dimanche 19 octobre 2008

Les souvenirs de Lew Archer



Salon du Livre de Paris, était-ce en 2002 ? J’avais achevé Pereira prétend quelques jours plus tôt ; je venais là pour rencontrer Antonio Tabucchi, qui était en retard. Il n’y avait en fait pas grand monde sur le stand Bourgois, et un seul auteur, aux traits inconnus, au nom vaguement familier ; peut être un article dans la presse. Petites lunettes circulaires, barbe naissante, et une cigarette pincée de deux doigts ; ce qu’il m’en reste aujourd’hui. Nous nous étions salués, échange de regards, de moues et d’inclinés de tête, aucune parole, moi dans l’inconfort d’attendre un autre écrivain, lui l’air amusé. Puis il s’était levé, avait confié quelques mots à un tiers et avait disparu, au détour d’une allée. C’est la dernière image que je conserve de Roberto Bolano, disparu en juillet 2003, dans la discrétion. Antonio Tabucchi s’était révélé sympathique, sans plus ; il lui avait semblé que je n’avais pas accordé assez d’importance à la dimension politique de son Pereira. Oui, peut être. Roberto Bolano a tissé une oeuvre courte ; il l'a, en claire conscience, conclue par 2666, ample. On y trouve cette citation de Heidegger : Es gibt Zeit ; on y trouve la recette des Choux de Bruxelles au citron ; on y trouve un professeur de philosophie qui n’aurait fait qu’une bouchée de Heidegger dans le cas où Heidegger aurait eu la malchance de naître à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis. On y trouve à peu près tout, en vérité. Es gibt Zeit, ou il y a du temps, mais la route de Bolano ne sera plus croisée, et la vraie rencontre de ce jour de mars 2002 n’aura pas eu lieu. Il n’y a trop rien à ajouter, sauf à exprimer autant de regrets.

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